7. EUROPE


D’une « conférence de la honte » à l’autre : Évian 1938 – Conseil Européen 2018

Michel ROTFUS

 

Quand l’histoire bégaye : 80 ans jour pour jour après la « conférence de la honte » qui refusa

d’accueillir les Juifs persécutés en Allemagne et en Autriche nazies, l’Union Européenne

reproduit une ignominie semblable.

 

 

Il y a 80 ans...

Il y a 80 ans exactement, du 6 au 14 juillet 1938, s’est tenue à Évian une conférence internationale sur l’accueil des Juifs allemands et autrichiens qui tentaient de fuir les persécutions des nazis (1). Il s’agissait pour ceux-ci de rendre le « Grand Reich » Judenrein, (propre, nettoyée des Juifs), soit en terrorisant les Juifs (ou identifiés comme tels) et en les forçant à l’exil, soit en s’en débarrassant par une déportation dans des territoires lointains comme Madagascar, projet que les nazis avaient emprunté au colonel Beck, ministre des affaires étrangère du gouvernement polonais antisémite.

La Suisse où se tenait pourtant le siège de la SDN ayant refusé que cette conférence se tienne sur son territoire, elle eut lieu à Évian. Organisée à l’initiative du président Roosevelt conseillé par ses proches, cette conférence intergouvernementale avait pour but de mettre sur pieds une solution à l’échelle internationale pour rendre possible l’accueil des « réfugiés » allemands et autrichiens. « Réfugiés » car le mot Juif n’y fut jamais prononcé. Baptisée à juste titre dans un ouvrage récent « conférence de la honte » (2), elle aboutit en quelques jours à un refus unanime des 32 pays représentés (dont 20 d’Amérique latine et 9 d’Europe) d’accueillir les « réfugiés politiques ».

L’Allemagne nazie n’y fut pas invitée, l’Italie fasciste se solidarisa avec elle. L’URSS déclina l’invitation. La Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l’Afrique du sud envoyèrent des observateurs.

Pendant plusieurs jours, les représentants des Puissances défilèrent pour exposer leur refus, expliquant pourquoi ils ne pouvaient changer leur législation. Les États-Unis avaient décidé de s’en tenir à leur politique des quotas fixé en ... 1924. L’Angleterre refusa l’accueil en Palestine, craignant des troubles avec la population musulmane, et la France qui adopta la même position avec l’Algérie déclara son territoire métropolitain déjà saturé. La Suisse refusa les émigrés autrichiens et demanda même à l’Autriche que figure un « J » sur leur passeport pour mieux les identifier. L’Australie déclara que son pays ne souhaitait pas « importer un problème racial». Parmi les arguments, a résonné la toujours actuelle crainte de voir se dissoudre l’identité nationale noyée dans les apports

étrangers. A l’inverse, la République Dominicaine proposa de recevoir 10 000 « réfugiés », contre rétribution et dans le but d’étoffer la population blanche. Mais les réactions au récent massacre de milliers de Haïtiens firent échouer la proposition.

Aucun pays dans le monde ne voulut accueillir les Juifs persécutés par les nazis pas plus que

les opposants politiques antinazis.

On sait quel fut leur sort.

 

La presse allemande se moqua de la communauté internationale en soulignant combien elle était prompte à dénoncer l'Allemagne pour le traitement qu’elle imposait aux Juifs, tout en se refusant d’accueillir ceux-ci.

La presse des pays participants, elle, fera silence sur la conférence et sur sa conclusion tout en exposant avec compassion, dans un extraordinaire clivage, les brimades et les persécutions dont étaient victimes les Juifs en Allemagne et en Autriche.

Dans la presse française, presque aucun article ne s’est penché sur le sujet excepté les pamphlets antisémites de l'Action française et dans Le Journal, les propos d’un vieil académicien, Louis Madelin, qui exhorta la France à «parler ferme» : «Il faut que la France, sans renoncer à ses traditions d'hospitalité généreuse, sache voir clair et parler ferme. Que les éléments étrangers qui nous envahissent se répartissent sur toutes les nations où règne encore le respect du malheur ».

 

Une coquille vide.

La conférence s’acheva sur le projet de création du « Comité intergouvernemental pour les réfugiés » qui eut la mission, très floue, d'entreprendre « des négociations en vue d'améliorer l'état de choses actuel, et de substituer à un exode, une émigration ordonnée».

Ce « Comité intergouvernemental pour les réfugiés » était une coquille vide qui ressemble étrangement à ce qui se joue actuellement à Bruxelles et à l’enlisement dans l’ignominie que connaît l’ U.E..

On y sous-traite à des États tiers qui ne reconnaissent pas le droit d’asile, le soin de statuer sur les demandes de protection des étrangers qu’ils ont retenus. Ainsi la Turquie, qui est certes partie prenante de la convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, mais qui a déclaré ne l’appliquer qu’aux personnes devenues des réfugiés à la suite d’événements survenus en Europe, ce qui exclut donc les Syriens.

Le sommet du Conseil européen du 28 juin dernier a confirmé cette stratégie de l’externalisation. Face à la montée des partis d’extrême droite et à la menace de désintégration d’une Union européenne (U.E.) incapable d’offrir un accueil solidaire aux exilés arrivés sur le sol européen, la prétendue solution est de les empêcher de pouvoir y mettre pied en externalisant le contrôle des migrations (3). Malgré la pratique systématique en Libye de tortures et de viols parmi les migrants interceptés par les gardes- côtes libyens, financés, équipés et coordonnés par l’Italie et par l’U.E., ce soutien a été renouvelé. Les O.N.G. qui ont remplacé les secours défaillants des États européens en envoyant leurs bateaux pour secourir des centaines de migrants ont été interdits d’accès aux ports italiens et français, et ont été criminalisés, accusés d’être complices des passeurs Libyens.

 

Concordance des temps : l’Aquarius, l'Orduña, la Flandre.

 

L’Aquarius condamné à errer en Méditerranée avec son chargement de rescapés, épuisés et malades, n’est pas sans rappeler l’odyssée tragique du Saint-Louis, un paquebot allemand qui avait quitté le port de Hambourg pour Cuba, avec 937 passagers presque tous juifs, qui fuyaient le IIIème. Reich, presque tous munis de passeports pour les États-Unis, Cuba n’étant qu’une étape. Or, entretemps, la situation avait changé à Cuba. Tout le monde savait qu’un décret signé par le président cubain Federico Laredo Bru avait rendu caducs les certificats de débarquement émis par le directeur général cubain de l'Immigration une semaine avant le départ du bateau.

Tout le monde ? Le département d'État à Washington, le consulat américain à La Havane, les propriétaires du Saint-Louis, la ligne Hamburg-Amerika … sauf les passagers eux-mêmes. Il leur

fallait désormais une autorisation écrite des secrétaires d'État et du Travail cubains, et ils devraient

verser une caution de 500 $ par personne (dépôt que ne payaient pas les touristes américains).

Pendant le voyage du Saint-Louis, une campagne orchestrée par la droite xénophobe et

antisémite contre les émigrants juifs qui venaient voler le travail des cubains, et qui pouvaient être

des communistes subversifs, encouragea des manifestation aussi bien à Hambourg au départ du

bateau qu’à Cuba à son arrivée où 40.000 manifestants participèrent. La presse américaine rendit

compte avec compassion, mais aucun journal ne proposa que les passagers soient autorisés à

débarquer.

Le 2 juin, le Saint-Louis reçut l'ordre de quitter les eaux territoriales cubaines. Alors qu’il

faisait route vers Miami, les négociations se poursuivirent. Le président Bru offrit de laisser entrer

les passagers si le Joint Distribution Committee (JDC), une organisation caritative juive américaine,

versait une caution de 453 500 $ (soit 500 $ par personne). Il rejeta une contre-proposition puis

rompit les négociations. Pendant que le bateau longeait les côtes de la Floride, les passagers

envoyèrent un câble au président Franklin D. Roosevelt lui demandant de leur accorder l'asile. Ils ne

reçurent aucune réponse. Le département d'État et la Maison-Blanche avaient déjà choisi d'éviter

toute mesure exceptionnelle pour les laisser entrer aux États-Unis. Des diplomates américains à La

Havane redemandèrent au gouvernement cubain de laisser entrer les passagers pour raison «

humanitaire ». En vain. Les quotas établis par la loi sur l'immigration de 1924 imposaient des

limites strictes au nombre d’immigrants admis chaque année par les États-Unis. En 1939, le quota

pour l’Allemagne et l’Autriche était fixé à 27 370 et fut rapidement atteint. La liste d’attente

s’étalait déjà sur plusieurs années.

Le Saint-Louis quitta les côtes américaines pour retourner en Europe le 6 juin 1939.

Plusieurs organismes juifs (dont le JDC) entamèrent des négociations avec quatre pays pour obtenir

des visas d'entrées : 288 passagers furent accueillis en Grande-Bretagne, 181 aux Pays-Bas, 214 en

Belgique, et 224 — pour un hébergement temporaire — en France. Des 620 passagers sur le

continent, 87 (14%) purent émigrer avant l'invasion allemande en mai 1940. Cinq cent trente-deux

se retrouvèrent dans une Europe conquise par l’Allemagne nazie, et un peu plus de la moitié d'entre

eux, 278, survécurent à la Shoah, alors que 254 périrent.

En mai 1939, deux bateaux, plus petits que le Saint-Louis, arrivèrent à Cuba avec des

réfugiés juifs à leur bord. Sur le bateau français, la Flandre, se trouvaient 104 passagers ; sur

l'Orduña, vaisseau britannique, 72. Ils ne purent pas plus débarquer. La Flandre retourna à son port

de départ en France, et l'Orduña poursuivit sa route vers le sud, jusqu'à trouver un port d'accueil à

Panama, dans la zone du canal sous contrôle américain. Au bout du compte, les États-Unis ne

permirent à aucun passager d'entrer sur leur territoire.

 

Pas de « Conférence d’Évian » pour les Juifs d’Europe centrale.

 

Les paradoxes de l’histoire peuvent donner lieu à un immense étonnement.

La situation dramatique des 660 000 Juifs allemands et autrichiens soumis aux persécutions

nazies suscita cette conférence d’Évian. Or au recensement de 1931, 3,5 millions de citoyens

polonais se sont déclarés « Juifs ». Dans les années 1930 et jusqu’en 1939, avec le coup d’état de

Pilsudsky et le régime des colonels, la situation des Juifs de Pologne va s’aggraver

considérablement.

Et cependant, tous ceux qui, parmi les Juifs de Pologne ont voulu échapper à la misère, aux

persécutions, aux interdits professionnels et aux pogroms qui firent des milliers de morts, se

trouvèrent confrontés aux mêmes difficultés, aux mêmes impossibilités d’émigrer. Certes, les lois

de Nuremberg donnèrent aux mesures antijuives nazies un « fini » qui n’eut pas d’équivalent en

Pologne. Certes aussi, la monstruosité à venir de ce qui n’eut jamais ni nulle part de précédent, la

Destruction des Juifs d’Europe par le régime nazi recouvre et d’une certaine façon occulte ce que

les Juifs d’Europe centrale eurent à vivre et à subir en Pologne avant le début de la mise en oeuvre

de la Shoah, et aussi dans les autres pays d’Europe centrale où sévissait un antisémitisme virulent.

Le propos n’est pas ici d’établir une concurrence entre les Juifs allemands et autrichiens

d’une part, et les Juifs polonais, lituaniens, hongrois et roumains d’autre part. Mais de souligner que

le sort des populations juives a été identique dans ces différents pays : elles ont été confrontées à la

même ignominie, à la même indifférence égoïste de la part de tous ces pays qui auraient pu les

accueillir. Elles sont restées prisonnières de leurs tortionnaires dans leurs propres pays d’origine

devenus une nasse d’où il était impossible de sortir (4).

 

Instauration d’un antisémitisme d’Etat en Pologne depuis le coup d’état de Pilsudsky à septembre 1939.

 

Depuis l’indépendance de la Pologne, c’est la nature même de l’État polonais qui est en

jeu. Une grande partie des Polonais catholiques refuse l’idée d’une Pologne multinationale

alors même que plus du tiers des citoyens polonais sont de nationalité non polonaises, allemande,

lituanienne, biélorusse, ukrainienne, juive...

La Constitution polonaise de la nouvelle république, conformément au Traité de Versailles,

distinguait la citoyenneté et la nationalité, reconnaissant les droits des minorités nationales

(allemande, lituanienne, biélorusse, juive, ...). Les membres de la Démocratie Nationale, parti

conservateur, nationaliste et antisémite, se sont élevés contre toute forme d’autonomie des groupes

nationaux et contre celle des Juifs en particulier. Ainsi, l’extrême-droite a cru résoudre le problème

agraire en encourageant les paysans à venir travailler en ville où ils n’auraient qu’à expulser les

artisans et les commerçants juifs et à prendre leurs places. Ça a été le programme du Nara, le parti

National Radical, branche jeunesse de la Démocratie nationale.

Peu à peu, tous les partis en sont venus à partager cette position, soit qu’ils aient été

contaminés, soit qu’elle y circulait déjà à bas bruit. Même à gauche, le Parti socialiste polonais

(PPS) qui avait milité pour l’égalité des droits des Juifs, s’est mis à refuser pour eux toute idée

d’autonomie nationale alors qu’il était prêt à l’accepter pour les autres minorités nationales

territoriales. Le « problème juif » devint une véritable obsession dans toutes les interventions à la

Diète (le Parlement), de la part de tous les partis politiques indifféremment, comme si l’urgence

n’était pas la gravité de la situation économique et de la misère qui ravageait la population du pays.

Plutôt que de tenter d’imaginer des mesures effectives pour enrayer les effets de cette crise

économique et sociale, la bêtise et les passions sordides triomphèrent en choisissant de s’en prendre

à un bouc émissaire, cause ancestrale de tous les maux.

Dans ce pays encore majoritairement rural, les partis paysans de gauche qui étaient restés

neutres se sont mis eux aussi à réclamer l’émigration des Juifs. En particulier, le porte-parole de «

Wyzwolenie ». Et tous les partis, en choeur, se mirent à déclarer que les Juifs formaient « une nation

étrangère à la Pologne ». Il était loin et oublié le temps où, alors que les monarques et les seigneurs

très chrétiens du monde Germanique et ceux d’Espagne puis du Portugal persécutaient leurs Juifs et

s’en débarrassaient, ceux de Pologne et de Lituanie devenaient des modèles de tolérance religieuse.

C’est une chose bien difficile à croire aujourd’hui mais il fut un temps où la Pologne avait été « un

Paradis pour les Juifs ».

Cet antisémitisme devint un des axes majeurs de la politique gouvernementale et de

l’appareil d’État. Avec la nouvelle Constitution d’avril 1935, le gouvernement des colonels abrogea

la constitution de 1921 et en particulier les clauses relatives aux minorités nationales. Dans la

foulée, le colonel Józef Beck, ministre des affaires étrangères, obsédé par l’idée de l’expulsion des

Juifs, demanda officiellement à la Société des Nations le 2 août 1937, la possibilité d’installer les

Juifs de Pologne dans des colonies et essaya d’obtenir des prêts des banques internationales pour

financer l’évacuation de tous les Juifs vers ces colonies.

Dans le même temps, il rencontra Ribbentrop (ministre des affaires étrangères de l’état nazi)

pour discuter du plan Madagascar dont il fut l’initiateur, c’est-à-dire de la déportation de tous les

Juifs polonais sur cette île. En 1935, ils avaient déjà signé tous les deux un pacte de non-agression

germano-polonais. Les demandes de Beck à la Société des Nations comme aux banques

internationales ne reçurent pas de réponse positive.

Les colonels mirent alors en pratique une autre stratégie fondée sur la pression économique.

En particulier sur l’arme de la discrimination dans l’octroi des crédits des banques polonaises aux

commerçants et aux industriels juifs. Les coopératives non-juives ont été systématiquement

privilégiées par la Bank Gospodarstwa Krajowego et la Bank Polski.

La même inégalité s’est mise à sévir dans l’application discriminatoire du droit du travail,

avec l’éviction des Juifs des emplois de fonctionnaires. Les Juifs ont été systématiquement rejetés

des secteurs qui relèvent du monopole de l’Etat, comme l’alcool, le tabac, le sel, les allumettes,

Ces mesures discriminatoires ont commencé dès l’arrivée de Pilsudsky au pouvoir. En 1927,

l’instauration de l’obligation d’une certification d’aptitude professionnelle en langue polonaise pour

les artisans a eu des effets ravageurs. L’artisanat était une des activités principales de la population

juive : trois cent mille artisans sur cinq cent mille qui ne lisaient ni n’écrivaient le polonais se sont

trouvés dans l’impossibilité d’obtenir ce certificat. Les tracasseries administratives et les amendes

les ont acculés à la ruine et à la misère, eux et leur famille. Ils ont dû fermer leurs boutiques et

leurs ateliers et travailler de façon clandestine, ou tout quitter et tenter d’émigrer, s’ils le pouvaient.

Un système de boycott des boutiques juives a été mis en place avec des « piquets ». Il a été

jusqu’à décaler les jours de marché en les fixant les jours des fêtes juives.

Le boycott s’est étendu aux couches sociales moyennes, qui pensaient y échapper grâce à

leur bien plus grande intégration dans la société polonaise. Une proposition de loi, officielle,

publiée par le ministère de l’agriculture visait à ôter aux Juifs le droit de vote, à les exclure des

professions libérales et à soumettre les récalcitrants à un impôt assez lourd pour les obliger à

émigrer. Les associations professionnelles libérales ont suivi : l’association des avocats a exigé un

quota de Juifs proportionnels à leur pourcentage dans la nation polonaise. Les médecins ont adopté

la clause aryenne, suivis par les ingénieurs puis par les architectes, par les vétérinaires, par les

journalistes et les comptables.

Un numerus clausus a été instauré dans les facultés dentaires, dans celles de médecine et de

pharmacie. La pratique de « bancs ghettos » pour les étudiants juifs a été systématisée.

Diverses mesures qui auraient été impossibles selon le traité des minorités nationales ont été

prises, comme l’interdiction de l’abattage rituel ou l’obligation de chômer le dimanche qui a

contraint les commerçants juifs religieux à fermer leur magasin deux jours de la semaine et à terme,

à ne plus pouvoir soutenir la concurrence avec les commerçants catholiques.

En octobre 1937, le cardinal Handl primat de Pologne, a déclaré dans sa lettre pastorale :

« Il existe un problème juif et il en existera un aussi longtemps que les Juifs demeureront

juifs. C’est un fait incontestable que les Juifs combattent l’Église catholique ; ils sont libres

penseurs et constituent l’avant-garde de l’athéisme, du bolchevisme et de la révolution. L’influence

juive sur la morale est désastreuse, et les éditeurs diffusent de la littérature pornographique. Il est

vrai aussi que les Juifs commettent des escroqueries, pratiquent l’usure et se livrent au commerce

d’esclaves blanches ... ».

 

Ces affirmations aussi haineuses que stupides relèvent d’une logique simpliste mais efficace,

identique à celle de la propagande de l’Allemagne nazie : il s’agit de se poser en victimes pour

prétendre se défendre légitimement contre ses supposés ennemis, en devenant le prédateur de ses

prédateurs. Les Juifs sont désignés comme un danger qui met en péril l’église polonaise, l'État

polonais et la société tout entière. Ils sont athées, ennemis de l’église, bolcheviques,

révolutionnaires, pornographes, escrocs, esclavagistes... Les institutions polonaises, la population

sont attaquées. Le message est clair : il faut se défendre en éradiquant l’ennemi. Légitime défense.

Dans la même période, la Pologne a connu un déchaînement de violence antisémite

semblable à celui qui a secoué la toute jeune république au moment de son indépendance, le 11

novembre 1918. Ce mois de novembre 1937, plus de cent pogroms ont éclaté. Celui de Lwów a

duré deux jours et a fait cinquante-deux morts et quatre cent soixante-trois blessés. Il a laissé deux

cents familles sans domicile et deux mille sans ressources. Des violences semblables se sont

déchaînées à Lida, Kolbuszowa et Przemysl. Des pogroms particulièrement sanglants ont éclaté à

Grodno, Odziwol, Przytyk, Minsk Mazowiecki ou Czestochowa. Souvent, la population locale a été

mêlée aux éléments d’extrême droite tandis que la police est restée passive. L’information n’est

remontée que difficilement car les faits ont été minimisés par les autorités gouvernementales et par

la presse polonaise quand ils n’ont pas été tout simplement censurés.

« L’atmosphère était mûre pour accueillir la législation raciale nazie »écrit Rachel Ertel au

terme du tableau qu’elle dresse de cette situation dans son très remarquable livre (5).

 

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Pendant que se tenait la conférence d’Évian, un groupe de plusieurs dizaines de réfugiés

juifs chassés d'Autriche tentait de survivre dans un vieux chaland, flottant sur le Danube entre les

deux rives où il leur était interdit d’accoster : tous les pays leur refusaient l'entrée.

« Ils flottent entre les nations hostiles, sans patrie, sans nationalité» pouvait-on lire dans le

journal Paris-soir qui, le 8 juillet 1938, faisait ce reportage en marge de la conférence d'Évian.

Ce pourrait être l’apologue du drame qui s’est joué il y a 80 ans et qui se rejoue aujourd’hui.

 

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(1) Il faut se reporter à l’excellente émission qu’ « Arrêt sur images » consacre à cet anniversaire :

https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/migrants-en-1938-il-ny-avait-pas-dejean-

jacques-bourdin

(2) Raphaël Delpard, La conférence de la honte, Évian 1938. Michalon, 2015

(3) http://www.migreurop.org/article2889.html?lang=fr

(4) Tout se passe comme si l’urgence d’un salut dans une éventuelle émigration hors de la Pologne,

les raisons de cette quête et l’absence de solution du fait de la fermeture des frontières n’étaient pas

aujourd’hui un sujet de travail et de recherche pour les historiens. Il suffit de chercher les ouvrages qui traitent de ce sujet pour découvrir ... qu’il n’en existe pas.

(5) Rachel Ertel, Le shtetl, la bourgade juive de Pologne. Payot, (date?), p.207.

 

https://blogs.mediapart.fr/michelrotfus/blog/100718/d-une-conference-de-la-honte-l-autre-evian-1938-conseil-europeen-2018